Vers une typologie de contextes familiaux fertiles en violence psychologique

Vers une typologie de contextes familiaux fertiles en violence psychologique

D’après certaines enquêtes, un nombre important d’enfants et d’adolescents américains et québécois seraient aux prises avec les agressions verbales de leurs parents, ainsi qu’avec d’autres manifestations de mépris ou d’absence totale d’intérêt à leur égard. D’autres enfants sont terrorisés, isolés, exploités ou corrompus par les adultes chargés d’en prendre soin. On sait maintenant que ces formes de «violence psychologique» peuvent être néfastes à court, moyen ou long terme pour la santé mentale des individus qui en sont la cible.

Il devient essentiel de mieux connaître cette problématique de façon à pouvoir la prévenir, la dépister et développer des modèles d’intervention appropriés. Une étude récente menée à Québec contribue significativement à cet objectif en fournissant une typologie de contextes familiaux fertiles en violence psychologique.

En vue de mieux comprendre les dynamiques et les conditions familiales susceptibles de mener à l’utilisation de violence psychologique des parents à l’endroit de leurs enfants, on a demandé à 26 pères, mères et intervenants(es) de raconter une situation concrète de violence psychologique dont ils ont été témoins, voire partie prenante. Le discours des participants a permis de cerner la définition qu’ils attribuent au concept de violence psychologique – ensemble des pratiques parentales qui:

  • nuisent au développement global de l’enfant;
  • sont interprétées comme une menace à ce développement;
  • sont jugées inacceptables dans le cadre d’une relation parent/enfant, soit parce qu’elles briment ses droits et libertés d’être humain, relèvent de l’abus de pouvoir ou de la malveillance ou contreviennent aux valeurs culturelles en vigueur.

Ces pratiques parentales regroupent des actes commis (violence) et des omissions (négligence affective), délibérés ou non. Elles incluent également des habitudes et des modes de vie qui placent l’enfant dans des situations à risque élevé.

Ce même discours a également permis de dégager quatre types de familles où ces conduites parentales sont susceptibles d’apparaître: le Vilain petit canard, le Roi et son royaume, la Mère supérieure, le Parent brisé.

Le Vilain petit canard

L’enfant victime fait figure de bouc émissaire. Il est surtout victime du favoritisme qui prévaut envers ses frères et soeurs, de rejet, de dénigrement, de dureté excessive et de négligence de ses besoins psychologiques de base.

Le Vilain petit canard se distingue souvent des autres membres de la famille par des caractéristiques peu enviables (peu d’attrait physique, lenteur intellectuelle, handicap, hyperactivité, maladie…). Dans d’autres cas, il s’agit d’un enfant non désiré: enfant d’un ex-conjoint envers qui l’on éprouve du ressentiment, enfant dont la paternité est incertaine, enfant adopté ou même enfant unique. Dans ces situations, l’unité et la paix du couple et de la famille sont préservées sur le dos du Vilain petit canard. Dans les familles biparentales, les deux parents sont habituellement complices contre l’enfant. S’il a des frères et soeurs, ces derniers sont favorisés. Dans tous les cas, l’enfant victime se trouve exclu des complicités familiales.

Le Roi et son royaume

La dynamique familiale s’articule autour d’une figure paternelle dominatrice, intolérable et intimidante. Les enfants y subissent principalement du dénigrement, des menaces et de l’intimidation; ils sont traités durement et susceptibles d’être exposés à la violence conjugale.

Le Père-roi s’impatiente rapidement et exprime facilement sa colère et sa frustration. Il déteste perdre la face et refuse qu’on lui tienne tête; il est alors susceptible de réagir par la répression et la coercition et de s’engager dans une escalade de violence. Sous cette dureté apparente se cache souvent une piètre image de soi, une identité chancelante, un sentiment d’incompétence paternelle, de l’anxiété et d’autres émotions pénibles.

Dans ces familles, la mère assume le rôle de préservation de la paix familiale et s’organise pour éviter les contrariétés au père. À force de tout prendre sur elle, il lui arrive d’être accablée par la fatigue et le stress; c’est particulièrement le cas, lorsqu’il y a présence de violence conjugale. Il en résulte une situation extrêmement tendue où l’enfant risque de subir de la violence psychologique, voire physique, de la part de l’un ou de l’autre parent.

Si certains pères font figure de «bon roi» malgré tout, capables de montrer leur affection à leurs enfants et à leur conjointe, d’autres sont plus inquiétants et quelques-uns franchement tyranniques. À l’extrémité du continuum, on retrouve les régimes de terreur où la mère est placée dans l’incapacité de protéger ses enfants puisqu’elle compte aussi parmi les victimes.

La Mère supérieure

La dynamique familiale s’articule autour d’une figure maternelle rigide et autoritaire. Les enfants sont principalement victimes de dureté excessive, de dénigrement et de contrôle abusif, surtout sous forme de manipulation.

La Mère supérieure s’arroge tout le pouvoir dans la gestion familiale et ne tolère aucune ingérence. Lorsqu’elle a un conjoint, ce dernier s’absenet souvent et s’efface quand il est à la maison, de sorte que les enfants ne peuvent pas compter sur leur soutien. Pour la Mère supérieure, il n’existe qu’une bonne manière d’éduquer les enfants: la sienne. Elle n’en connaît (et n’en reconnaît) pas d’autres. Les règles de conduite qu’elle édicte sont immuables et les enfants n’ont qu’à s’y plier. L’enfant qui lui tient tête ne réussit qu’à s’exposer à une violence psychologique plus grande. Sous cette rigidité se dissimule beaucoup d’anxiété et de peur pour ses enfants. Lorsqu’elle sent que la situation lui échappe, elle peut ruser pour maintenir son emprise par des moyens détournés (manipulations, mensonges, chantage, stratégies culpabilisantes…). Autrement, la Mère supérieure investit dans ses enfants, voire même jusqu’à devenir étouffante et entraver leur autonomie. Elle s’attend tout de même à voir fructifier cet investissement: ses critiques de performance sont habituellement très stricts et l’enfant qui choisit une autre voie risque de la décevoir. Cet enfant pourrait être la cible de violence psychologique.

Le Parent brisé

L’enfant est aux prises avec des parents incompétents qui le soumettent à un régime de vie chaotique et malsain. Il est surtout victime de violence indirecte sous forme de renversement de rôle, d’aliénation et de corruption, mais aussi de rejet et de négligence de ses besoins psychologiques de base.

Le Parent brisé, c’est le parent qui cumule les problèmes psychosociaux. C’est celui qui traîne derrière lui une histoire de vie pénible et qui en porte les séquelles. Pour toutes sortes de raisons, il n’a pas réussi à devenir un adulte équilibré, mature, responsable et bien dans sa peau.

Ses multiples carences nuisent au développement de sa compétence parentale et il n’arrive pas à offrir à ses enfants des soins et des conditions de vies propices à leur épanouissement.

Le Parent brisé peut afficher des traits marginaux, voire antisociaux, mais c’est son instabilité, son immaturité et son incohérence qui le caractérisent le mieux. Il pourra s’avérer incapable de garder un emploi, changera fréquemment de conjoint(e), entretiendra des rapports tumultueux avec ses amis et sa famille d’origine. Toujours en train de chercher à combler ses propres carences, le Parent brisé n’est pas disponible pour répondre aux besoins de ses enfants. Lorsqu’il se trouve dans une «bonne période», il est capable de s’en occuper, de leur donner de l’attention, de l’affection et d’avoir du plaisir avec eux. Mais dès qu’il se trouve dans une «mauvaise passe» , rien ne va plus.

En contribuant à notre compréhension de l’aspect dynamique de la violence psychologique faite aux enfants, la typologie proposée offre les bases à un outil de dépistage et d’évaluation utile pour tous les praticiens oeuvrant auprès des jeunes et des familles en difficultés. Dans la mesure où ceux-ci sont à même de détecter dans leur pratique des fonctionnements familiaux qui s’apparentent à ceux décrits dans la typologie, ils pourront alors faire preuve de vigilance face à d’éventuelles manifestations de violence psychologique et planifier leur intervention en conséquence.

Il convient de rappeler que toute typologie est le produit d’une co-construction entre les personnes qui génèrent les données de recherche (les participants-es) et le chercheur qui les analyse. D’autres participants auraient pu rapporter des incidents ne cadrant dans aucun des quatre types qui résultent de l’analyse. De plus, un autre chercheur aurait pu voir autre chose dans le corpus de données. Ces éléments viennent limiter la portée de la typologie dans une certaine mesure. Toutefois, l’attention portée à la diversité de l’échantillon, à la saturation empirique et au consensus entre deux analystes est garante de la valeur de la typologie proposée et d’autres résultats, qui ne sont pas rapportés ici, appuient la validité de cette typologie.

Source: Marie-Hélène Gagné,