« Reuven Feuerstein pédagogue

       

LA  MEDIATION

DES OUTILS PEDAGOGIQUES SPECIFIQUES

CHLOE, STEVEN, IGOR, ANTON, quatre histoires parmi tant d’autres…

INTERVIEW

Reuven Feuerstein est un pédagogue israélien né en Roumanie en 1921. Il a débuté en s’occupant d’enfants juifs européens et nord africains, éprouvés par la Seconde Guerre mondiale. Sa pédagogie est la méthode de médiation, centrée sur « apprendre à apprendre ». Il a notamment travaillé en collaboration avec le psychologue, biologiste et logicien Jean Piaget.

Le postulat de Feuerstein est que la nature est telle que l’action éducative peut enrichir la personnalité. Il élabore une évaluation du potentiel d’apprentissage appelé le LPAD (Learning potential assessment device ou Système d’évaluation du potentiel d’apprentissage).

– la modificabilité cognitive structurale l’homme est éducable car modifiable. Feuerstein remet en question l’idée d’irréversibilité du développement. On sort du déterminisme pur. Le postulat de modificabilité est un acte de foi, foi dans un homme qui peut se transcender.

– la médiation c’est une certaine interaction relationnelle. Elle s’inscrit toujours dans un environnement prenant en compte un sujet apprenant, un objet, une tâche, un médiateur, une situation d’apprentissage. Elle s’organise autour de l’acte d’apprendre. La médiation c’est l’action d’un tiers sur une personne pour l’aider à mieux fonctionner sur le plan intellectuel.

Il y a 12 critères définissant la médiation :

·         L’intentionnalité et la réciprocité

·         La médiation de la transcendance

·         La médiation du sens

(si ces 3 premiers critères ne sont pas présents, on ne peut pas parler de médiation)

·         la médiation du défi

·         la médiation du sentiment d’appartenance

·         la médiation du sentiment de compétence

·         la médiation de l’alternative optimiste

·         la médiation du contrôle et de l’auto-régulation du comportement

·         la médiation du comportement de planification

·         la médiation du comportement de partage

·         la médiation de la conscience de son propre changement

·         la médiation d’individuation et de la différenciation psychologique

LA  MEDIATION

Le médiateur est la personne qui interprète pour l’enfant ses expériences en les orientant vers un but.  Quand il y a déficience mentale, il y a blocage du passage de la médiation.  Rétablir cette possibilité de médiation est alors le moyen de stimuler et de faire évoluer les capacités d’apprentissage.Sans médiation, pas de changement

Selon Reuven Feuerstein, «toute personne est capable de changement, quels que soient son âge, son handicap et la gravité de ce handicap.  Les enfants différents ont simplement besoin d’un surcroît d’attention et d’investissement personnel.»

Mais pour qu’un changement se produise, il faut qu’il y ait médiation humaine.  C’est là le deuxième pilier de la pensée du professeur Feuerstein.  Le médiateur est la personne qui s’interpose entre l’enfant et le monde, qui interprète pour l’enfant ses expériences, qui réordonne, organise, regroupe, structure les stimuli auxquels l’enfant est exposé, en les orientant vers un objectif donné.  Et c’est cette médiation qui crée chez l’enfant la disposition à apprendre.

Les critères de la médiation

Au fil des années, Reuven Feuerstein et son équipe élaborent les modalités de cette médiation.  Ils définissent trois critères importants : l’intentionnalité, la transcendance et le sens.  La médiation doit d’abord être animée par l’intention : si, par exemple, j’apprends à un enfant certains mots, ce peut être dans l’intention de le rendre capable de construire d’autres mots.  Cette intention doit toujours rester présente dans l’esprit du médiateur.

La transcendance, elle, est la volonté de dépasser les besoins immédiats de l’enfant pour en créer de nouveaux : je peux apprendre à un enfant à utiliser des couverts pour manger … niais si, en même temps, je lui apprends à se laver les mains avant le repas, j’élargis le champ du besoin immédiat à des comportements qui deviendront des besoins secondaires.  Et enfin, l’enfant doit comprendre le sens des actions du médiateur, quels buts il poursuit et pourquoi.  C’est la médiation de la signification.

Trouver le passage pour la médiation

Selon la théorie du professeur Feuerstein, c’est la rareté ou le manque de médiation humaine qui est à l’origine d’un développement intellectuel insuffisant.  C’est une approche totalement nouvelle.

«L’attitude traditionnelle est de dire: un enfant trisomique est retardé parce qu’il a trois chromosomes au lieu de deux, explique Rafi Feuerstein, fils de Reuven Feuerstein et vice directeur de l’institut.  Nous, nous disons: sa trisomie crée une situation qui bloque le passage de la médiation – d’où son retard.  Notre rôle est de trouver les interstices dans la muraille et d’y faire pénétrer la médiation, qui entraînera le changement.

Cette théorie du changement et de l’apprentissage par médiation a donné naissance à deux applications pratiques: la méthode d’évaluation dynamique du potentiel d’apprentissage et le programme d’enrichissement instrumental (PEI).  Des outils pédagogiques qui, à travers la médiation, s’appuient sur une attitude commune : valoriser l’enfant au maximum en évitant toujours de le mettre en échec.

DES OUTILS PEDAGOGIQUES SPECIFIQUES

La méthode Feuerstein a forgé ses propres outils pédagogiques, qui ont transformé la vie de milliers d’enfants.  Les deux principaux sont la méthode d’évaluation dynamique du potentiel d’apprentissage – alternative à la rigidité des tests de Q.I. – et le programme d’enrichissement instrumental (PEI), un programme éducatif qui permet l’évolution et le développement des fonctions cognitives.

L’EVALUATION DYNAMIQUE

De nombreux enfants viennent de tous les pays du monde à l’ICELP pour une évaluation (environ un millier par an et la liste d’attente se chiffre par centaines).  Les problèmes dont souffrent ces enfants sont multiples: retard dans le développement, dyslexie, problèmes sensoriels, émotionnels, troubles du comportement, hyperactivité, épilepsie, autisme … Des situations qui toutes entravent la capacité de l’enfant à apprendre.

« Les tests traditionnels d’intelligence durent quelques heures, au terme desquelles l’enfant est catalogué avec un chiffre (son QI) qui va lui rester attribué toute sa vie et qui déterminera son orientation.

Ici – explique le professeur Steven Gross, psychologue responsable de la prise en charge des évaluations – une évaluation dure au minimum dix jours.  Y participent des psychologues, des neurologues, des thérapeutes du langage

Une évaluation se déroule en trois temps: test, explication, post-test.  Nous faisons passer à l’enfant des tests adaptés à son âge et à son niveau, qui ne s’appuient pas sur des connaissances préalables.

Nous observons comment il procède, puis nous lui montrons ce qu’il faut faire pour réussir le test.  Enfin nous mesurons comment il a assimilé ce que nous lui avons enseigné … »

Evaluer le potentiel d’apprentissage

Lors d’un test traditionnel, l’examinateur n’intervient jamais.

Dans la méthode à trois temps de Reuven Feuerstein, l’examinateur intervient sans cesse-. il fait des remarques, demande et donne des explications, fait répéter des opérations, interprète les résultats, anticipe les difficultés, suscitant ainsi chez l’enfant une intense activité de réflexion.  Il est son médiateur cognitif.

«Le médiateur observe les fonctions cognitives de l’enfant et ses modes de conduite, poursuit Steven Gross.  Il se concentre avant tout sur ce que l’enfant peut faire et non – comme cela arrive trop souvent ailleurs – sur ce qu’il ne peut pas faire.  Un enfant n’est pas comparé à une norme mais à lui-même, le but de l’évaluation n’étant pas de déterminer son niveau par rapport à une population mais de comprendre comment il apprend et comment il réfléchit.

Dans une mer – parfois un océan ! – de symptômes, on cherche des îlots de normalité.  Qu’est-ce qui fait sourire un enfant ?  Qu’est-ce qui le motive ? Qu’est-ce qu’il réussit à faire ? Une fois ces îlots repérés, il faut les élargir, les consolider et les relier.»

LE PROGRAMME D’ENRICHISSEMENT INSTRUMENTAL

Le professeur Feuerstein a élaboré, dès les années cinquante, un programme appelé «programme d’enrichissement instrumental» «Enrichissement», parce qu’en inculquant des stratégies d’apprentissage et de pensée ce programme enrichit l’esprit. «Instrumental», parce qu’il s’agit d’une série d’instruments – 14 cahiers d’exercices – destinés à susciter et à aiguiser des pré-requis cognitifs qui font défaut à l’enfant ou à l’adulte.

Chaque cahier d’exercices est conçu de façon à remédier à un dysfonctionnement cognitif spécifique.  Par exemple: une vision fragmentée de la réalité (l’enfant n’arrive pas à établir des corrélations entre les choses), une incapacité à faire des comparaisons, une impulsivité qui empêche l’enfant de réfléchir, un manque d’organisation, une orientation spatiale déficiente, une mauvaise appréhension du temps, etc…

Comme dans la méthode d’évaluation dynamique, l’interaction entre l’élève et le médiateur est primordiale.  C’est elle qui induit le changement.  Un enseignant explique, identifie et formule les difficultés de l’enfant, l’approuve et l’encourage pour l’aider à surmonter ses dysfonctionnements..

Enrichir l’esprit

Une expérience et la recherche ont montré que l’utilisation du PEI – appliqué trois à cinq heures par semaine pendant deux ans ­a apporté des changements majeurs et durables dans les habitudes d’apprentissage et les schémas de pensée de ceux qui ont suivi ce programme.  Depuis sa création, il est régulièrement revu et amélioré.  Conçu initialement pour les enfants en difficulté, le PEI est aujourd’hui enseigné à de nombreux adultes, dans l’armée, dans l’industrie (formation, réorientation, réinsertion).  Il s’adresse à toute personne désireuse de développer son fonctionnement cognitif.

LE PROGRAMME D’ENRICHISSEMENT INSTRUMENTAL DE BASE

Ce nouveau programme permet de développer les capacités d’adaptation, de prévenir les difficultés d’apprentissage et de remédier aux dysfonctionnements intellectuels de tout enfant à partir de 3 ans, même s’il ne parle pas.

On ne peut pas construire une maison sans fondations solides ! De même pour pouvoir apprendre et raisonner, on a besoin de fondations, ce qu’on appelle les fonctions cognitives. Elles ne sont pas bien installées ou sont déficientes chez les enfants autistes, trisomiques ou qui ont des difficultés d’ordre intellectuel. Cette méthode permet de combler ce manque tout en apportant certaines connaissances de base. Elle favorise une motivation interne et la réflexion sur soi avec des éléments d’intelligence émotionnelle. L’enfant apprend aussi à être actif vis à vis de toute information.

Si le programme de l’équipe Feuerstein se focalisait précédemment sur les populations scolaires de plus de 8-9 ans, il était devenu nécessaire de pouvoir s’adresser à de plus jeunes enfants et aux personnes qui, en raison de leur bas niveau de fonctionnement, ne pouvaient pas tirer profit des anciens programmes.

Pour ces enfants d’âge préscolaire ou plus âgés mais d’un niveau de fonctionnement plus bas, l’équipe a dû préparer des évaluations et des instruments d’enrichissement qui correspondrait à un niveau de prélecture et qui tiendrait compte du peu de connaissances et d’expériences que cette population a de son environnement. Les séances de ce programme devaient aussi pouvoir doter l’enfant de connaissances de base. En effet, sans un minimum de savoir, on ne peut pas faire d’opérations mentales. Le Programme d’Enrichissement Instrumental de Base est alors né et répond à toutes ces attentes.

Les objectifs de ce programme sont :

1. L‘accélération – Aujourd’hui, le monde est en perpétuel changement. L’enfant doit avoir un haut niveau d’adaptation à l’école ou dans sa vie en général. Il doit pouvoir se transformer en apprenant qui peut tirer parti de ses expériences et des interactions dans des situations variées. Nous devons donc l’aider à accélérer son processus de développement.

2. La prévention – Pourquoi attendre que l’enfant ait des problèmes ? Certains enfants présentent des risques de difficultés d’apprentissage dus à des facteurs endogènes ou exogènes qui peuvent être aggravés par un manque d’une médiation appropriée ou par une privation culturelle. Ce manque peut être dû à leur condition neurophysiologique ou à une insuffisance de disponibilité de leur environnement. Pourquoi ne pas lui donner des outils pour prévenir les problèmes ?

3. La remédiassions– Il s’agit de remédier à des dysfonctionnements spécifiques, là où le développement a été entravé par les divers facteurs de risque. La remédiassions est dirigée vers les secteurs d’apprentissage en retard en modulant l’intensité et avec des modalités spécifiques. Le PEI de base sert aussi à de jeunes adultes très en retard.

Le PEI de BASE se compose actuellement d’une série de 10 instruments pour la plupart non verbaux pouvant être utilisés avec de jeunes enfants (à partir de 3 ans) ou des enfants ayant un bas niveau de performance.

CHLOE, STEVEN, IGOR, ANTON, quatre histoires parmi tant d’autres…

Les enfants confiés à l’Institut Feuerstein souffrent de handicaps différents.

Quelles que soient la diversité et les causes de leurs troubles, le succès de leur prise en charge démontre l’universalité et l’efficacité de la méthode d’enrichissement instrumental et de l’intense médiation dont ils bénéficient.

Chloé : comment apprendre à voir le monde quand on est aveugle…

Chloé, 6 ans, est aveugle de naissance.  Une version du Programme d’enrichissement instrumental, adaptée pour les malvoyants par le Pr.  Gouzman, lui a permis d’améliorer sa perception du monde et d’en construire des représentations proches de celles des enfants voyants.  Elle a donc pu être intégrée dans une école normale, qu’elle continue à suivre actuellement.

Steven : comment s’ouvrir aux autres quand on s’est enfermé dans son monde…

Steven, 8 ans, est arrivé à l’Institut avec un diagnostic d’autisme sévère : enfermé dans sa «forteresse vide», il ne parlait pas, évitait les regards et refusait toute forme de communication.  Son programme d’enrichissement instrumental comporte plus de 20 heures par semaine de thérapie du langage.  Cette intensité a permis de forcer peu à peu ses barrières et d’engager des débuts d’échanges.

Igor : comment passer d’une culture à l’autre sans se perdre…

Igor est un jeune émigrant russe, arrivé en Israël à 9 ans.  Très agité, après deux ans d’échec scolaire, il a été pris en charge à l’institut.  Les examens pratiqués ont mis en évidence de gros problèmes d’organisation spatiale. lis ont pu être stabilisés en une année, ce qui lui a permis de passer enfin dans une classe supérieure ou il obtient de bons résultats.

Anton : comment retrouver le chemin du savoir…

Anton a maintenant 24 ans.  A 20 ans, il est déjà pilote après de brillantes études lorsqu’un grave accident lui cause une lésion cérébrale irréversible.  Il perd tous ses moyens et devient incapable de contrôler ses actions et ses émotions.  Quand il arrive à l’institut 2 ans après son accident, il est aphasique, ne sait plus ni lire ni écrire et ne possède qu’un vocabulaire d’une dizaine de mois.  Il s’agit cette fois d’utiliser le Programme d’enrichissement instrumental pour reconstruire.  Après une année de travail intense avec des thérapeutes du langage et différents médiateurs, il a récupéré tous ses moyens d’expression et repris ses études universitaires.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Reuven_Feuerstein

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