Quelle est en France le nombre d’enfants surdoués ?

Un enfant précoce par classe

Psychologue de formation, Jean-Charles Terrassier s’intéresse depuis 30 ans aux enfants surdoués. Auteur de plusieurs ouvrages sur ce thème, il est aussi le fondateur de l’Association nationale pour les enfants intellectuellement précoces (ou ANPEIP). Il évoque pour Doctissimo les particularités de ces enfants et commente certains des projets ministériels évoqués avant le changement de gouvernement.

Jean-Charles Terrassier :

Plutôt que le terme d’enfants surdoués, je préfère celui d’enfants intellectuellement précoces, car ces enfants ne présentent pas d’autre don qu’intellectuel. On considère aujourd’hui qu’il y a 600 000 enfants et adolescents de 3 à 18-19 ans précoces scolarisés en France, soit environ 5 % des enfants. Ce n’est donc pas un phénomène rare. Il y a un enfant précoce par classe.

Néanmoins, cette notion de précocité est relative et fonction des programmes scolaires officiels. Avec un autre système scolaire, ce chiffre pourrait ainsi être inférieur ou, au contraire, supérieur. En fait, l’organisation actuelle du cursus scolaire correspond aux besoins des trois quarts des enfants. Mais, il faut compter avec les marginaux, c’est-à-dire ceux qui sont trop rapides et ceux qui ne le sont pas assez.

Est-il facile d’identifier un enfant intellectuellement précoce ?

Jean-Charles Terrassier :

La précocité intellectuelle peut être diagnostiquée avec un bon degré de fiabilité dès l’âge de 4 ans grâce aux tests de développement intellectuel. Reste que, pour les enseignants, ces enfants sont souvent bien plus difficiles à identifier que ceux qui ont un retard intellectuel ou scolaire. Lorsqu’ils sont trop discrets pour être décelés comme précoces, le risque est donc que ces enfants se désintéressent peu à peu de l’école car ils ont l’impression de ne pas y faire grand chose.

Une autre situation possible est que ces enfants réagissent en devenant “casse-pied”, en posant tout le temps des questions, en gênant l’instituteur dans son travail… Cependant, la plupart des enfants précoces ne sont pas reconnus à temps et cela peut aboutir à une catastrophe au niveau des classes de quatrième ou de troisième du collège.

Après des années de scolarité mal adaptée à leurs besoins, de passivité intellectuelle, ces enfants arrivent démunis lorsque commencent véritablement les “études sérieuses”. Ils ont alors du mal à organiser leur travail, à demeurer attentifs.

En quoi ces enfants précoces diffèrent-ils des autres enfants ?

Jean-Charles Terrassier : 

Ils se caractérisent par une dyssynchronie, les différents paramètres de leur développement ne progressant pas de façon équivalente. Par exemple, ils savent souvent lire vers 4-5 ans, sont curieux de tout, sont brillants oralement mais ils ont souvent, et les garçons tout particulièrement, des difficultés à écrire car ils sont moins habiles de leurs mains que de leur cerveau. Cela peut être à l’origine d’un rejet de la part de certains enseignants. Ils ne sont en avance que sur le plan intellectuel mais pas sur le plan psychomoteur ou affectif.

Ce sont des enfants qui recherchent volontiers la compagnie des adultes ou de compagnons plus âgés pour les activités d’intérieur, s’intéressent à des sujets relatifs à l’origine de l’homme comme les problèmes métaphysiques, la préhistoire… Ils sont aussi volontiers distraits, jugent rapidement et parfois trop rapidement les autres, sont très sensibles à l’injustice, ont un sens esthétique développé, de l’humour, aiment les jeux de stratégie, préfèrent souvent travailler en solitaire et, bien sûr, détestent toute activité routinière.

Où en est l’Education nationale face à cette question ?

Jean-Charles Terrassier :

A notre surprise, le Ministère de l’Education nationale a mis en place pour la première fois l’année dernière à l’initiative de Jack Lang une commission sur la “scolarisation des élèves intellectuellement précoces”. Certains spécialistes s’étaient inquiétés du nombre d’échecs scolaires trop élevé observés chez ces enfants. Le travail de cette commission a débouché sur un rapport rédigé par un inspecteur d’académie du Val-de-Marne, Jean-Pierre Delaubier, qui a été rendu public le 28 mars 2002.

Ce rapport représente un premier pas dans le bon sens, car il recommande d’informer les futurs enseignants sur les caractéristiques de ces enfants. Il préconise aussi d’appliquer ce qui avait été proposé au cours de la réforme des cycles mise en place par Lionel Jospin, quand il avait été ministre de l’Education nationale. Les recommandations visaient à permettre aux enfants de parcourir les cycles d’enseignement primaire comme par exemple le CE2, le CM1 et le CM2 en deux ans au lieu de trois.

 

Reste que jusqu’ici, les résistances étaient importantes de la part des enseignants et que ces mesures sont très rarement appliquées sauf lorsque les enfants manifestent bruyamment leur précocité intellectuelle ou… qu’il s’agit d’enfants d’enseignants. Autre progrès, dans chaque académie, un professionnel sera dorénavant responsable des enfants précoces. On peut penser que cette personne pourra éventuellement exercer une fonction de médiation entre parents et enseignants. Le projet conseille aussi d’encourager la recherche, ce qui est bien car le nombre de chercheurs s’intéressant aux enfants précoces est trop faible en France en comparaison d’autres pays comme les Etats-Unis. Mais le problème de la détection de ces enfants reste en suspens dans le projet ministériel, car il ne prévoit de rechercher ces enfants qu’une fois les troubles apparus. Or, une politique de prévention serait préférable.

Où on est-on du projet des classes pilotes destinées aux enfants précoces ?

Jean-Charles Terrassier :

J’avais participé au projet de création des classes pilotes sous le ministère de René Monory en 1986. Nous avions alors créé quatre classes expérimentales regroupant des enfants précoces au sein de l’Ecole Las Planas, située dans un quartier populaire de Nice. Ces classes ont bien fonctionné de 1987 à 1990. Ces enfants, qui avaient pris deux ans d’avance ont réalisé par la suite une bonne scolarité au collège local. Malheureusement, avec l’arrivée de Lionel Jospin au ministère de l’Education et la mise en place de la réforme des cycles, l’expérience n’a pas été poursuivie.

Depuis 1989le lycée privé Michelet de Nice qui est l’établissement le plus connu en France sur ce plan, propose à ces enfants un cycle secondaire spécifique, où l’enseignement du collège est suivi en deux ans au lieu de quatre, sans saut de classe. Naïvement, j’avais pensé que cette initiative privée allait stimuler le secteur public. Mais cela n’a pas été le cas. Cela me semble regrettable, car l’issue que propose cet établissement ne concerne que l’enseignement secondaire et est, de plus, coûteuse pour les parents. Il faudrait pourtant faire en sorte que les enfants de toutes origines sociales puissent exprimer leurs potentialités.

Notre expérience montre en effet que ces classes représentent, sans être idéales, une solution intéressante pour ces enfants en avance. Ils en tirent bénéfice sur le plan scolaire et elles leur permettent de progresser à leur rythme, d’avoir des copains de leur âge, de banaliser leur précocité, de les sortir de leur isolement en leur évitant de renoncer à être eux-mêmes.

Propos recueillis par Dr Corinne Tutin, le 13 mai 2002