Mara Goddet ( La paysanne et l’Empereur )

Une belle histoire

La paysanne et l’empereur

L’empereur mongol Akbar chassait un jour dans la forêt. L’heure venue pour la prière du soir, il descendit de cheval, étendit un tapis sur le sol et s’agenouilla pour prier, comme font partout les musulmans dévots.

Or, juste à ce moment, une paysanne toute bouleversée par la disparition de son mari, parti ce matin-là et pas encore revenu, passa par là à toute vitesse, cherchant anxieusement son mari. Dans sa préoccupation, elle ne remarqua pas la forme agenouillée de l’empereur et buta contre lui, puis se releva et, sans un mot d’excuse, continua sa course dans la forêt.

Akbar fut agacé par cette interruption. Comme, tout de même, c’était un bon musulman, il observa la règle qui défend de parler à qui que ce soit durant la prière.

Juste au moment où sa prière prenait fin, la femme revint toute joyeuse en compagnie de son mari retrouvé. Elle fut surprise et effrayée d’apercevoir là l’empereur et son escorte. Akbar donna libre cours à sa colère et lui cria : «Expliquez votre comportement irrespectueux ou je vous fais châtier.»

La femme perdit soudain toute sa peur, regarda l’empereur dans les yeux et dit : «Majesté, j’étais tellement absorbée dans la pensée de mon mari que je ne vous ai pas vu ici, même pas lorsque j’ai buté contre vous. Mais vous, quand vous étiez au namaaz, vous étiez absorbé en Quelqu’un de bien plus précieux que mon mari : comment se fait-il que vous m’ayez remarquée ?»

L’empereur, honteux, se tut ; et plus tard, il confia à ses amis qu’une paysanne qui n’était ni lettrée ni mullah lui avait enseigné le sens de la prière.


A. De Mello
Extrait de Paraboles de Bonheur, Jean Vernette (Bayard-éditions/Centurion)