L’immense fonction de la famille dans le développement des jeunes

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L’intervention psychosociale auprès des enfants et des adolescents définit des scénarios variés mais qui ont en commun le fait que presqu’à tout coup, la famille y occupe un rôle de premier plan. La façon dont la famille accomplit sa fonction de première cellule de vie détermine une grande partie des chances de réussite des jeunes dans leur parcours vers l’autonomie sociale.

Conséquemment, avant même d’avoir un problème personnel, les jeunes en difficulté ont souvent un problème de famille; avant d’être mal dans leur peau, les enfants en difficulté ont mal à leur famille. Le court texte qui suit n’est pas une révélation en cette matière mais plutôt un rappel de certaines données de fond concernant l’immense fonction de la famille dans le développement des jeunes.

Pourquoi la famille est-elle si importante?

«Pour le meilleur et pour le pire, chacun de nous transporte en soi sa famille originelle, en tant qu’ingrédient, en tant que constituant de son organisation comportementale propre, tantôt comme un poids et une source de limitations, tantôt au contraire comme une force et une richesse.» 1

Nos parents ont exercé sur nous une influence physique, psychologique et sociale. Notre corps, tant dans son fonctionnement que dans son apparence, dépend fortement de l’hérédité que nous ont transmis nos parents. La confiance que nous avons en nous-mêmes (image de soi), notre façon d’entrer en contact avec les autres, de gagner ou de perdre, d’aimer ou de détester, de dominer ou d’être dominé, dépend fortement des modèles relationnels que nous avons acquis au contact de nos parents.

 

Les choses que nous trouvons importantes dans la vie (les valeurs), les buts que nous poursuivons, les causes que nous défendons, les amis que nous avons, notre façon de nous tailler une place dans le milieu, sont fonction des valeurs acquises dans l’environnement familial. L’enfant dépend de ses parents dans son corps, dans sa tête et dans son groupe. Voilà pourquoi la relation parent-enfant est un ingrédient central dans le développement des jeunes. Les familles ne sont plus toutes pareilles cependant. Qu’entend-on au juste par «famille» aujourd’hui?

Qu’est-ce qu’une vraie famille?

Les portraits de famille se sont diversifiés au cours des dernières années. Il est probable que le portrait de votre famille d’origine diffère de celui de votre famille actuelle tant par le nombre de membres qui y figurent que par les liens et les rôles de ces membres. Est-ce qu’un couple sans enfant est une famille? Une famille qui n’a qu’un seul parent est-elle une vraie famille ? Une famille où l’on retrouve trois ou quatre noms de famille différents est-elle une vraie famille ? En psychologie du développement, la famille est définie comme une cellule sociale qui comporte au moins une relation parent-enfant. Cette définition fait qu’un couple sans enfant est peut-être une famille potentielle mais n’en est pas une comme tel. Au contraire, selon cette définition, une adolescente de 17 ans et son bébé de quatre mois constituent une vraie famille, de la même façon que la famille recomposée réunissant des enfants qui ne partagent pas tous les mêmes parents biologiques représente une vraie famille.

Dans cette optique, c’est la relation parent-enfant qui est le fondement de la notion de famille, qu’il y ait ou pas une relation conjugale active. Cela ne veut pas dire que la relation entre les parents de l’enfant n’a pas d’importance dans la famille mais plutôt que dans l’optique du développement de l’enfant, c’est le lien avec le parent qui définit la famille, qui structure le rôle que la famille joue dans sa vie, qui fournit au jeune l’oxygène psychologique dont il ou elle a besoin pour grandir. Évidemment la qualité des liens et des rôles familiaux influenceront le cheminement du jeune à travers l’enfance et l’adolescence. Une vraie famille, c’est celle de l’enfant et de son ou ses parents, sans égard à la structure car c’est au-delà de la configuration parentale que les liens et les rôles familiaux façonnent son développement.

Les liens et les rôles familiaux et le processus de socialisation de l’enfant


Ce sont les caractéristiques des liens et des rôles familiaux qui impriment sur l’enfant l’empreinte qui le marquera pour la vie. Par exemple, la façon dont l’enfant entre en relation avec sa mère définit tout un monde; on pourrait parler d’une architecture relationnelle, avec ses espaces, ses cloisons, ses zones éclairées, ses zones sombres, etc. Pour bien saisir cette réalité, nous pouvons imaginer ce qu’aurait été notre enfance et notre adolescence si nous avions eu à les vivre dans la famille de notre meilleur(e) ami(e) de jeunesse. Même quartier, même culture mais combien nombreuses les différences dans les façons de faire, dans les règles, les limites.

Les manières de demander des choses, etc. La relation parent-enfant est un environnement en elle-même sur le plan psychologique. Les enfants le comprennent vite, eux qui savent si bien aller voir le père lorsque «l’environnement» définit par la mère laisse moins de place à certaines demandes.

Si le processus de socialisation correspond à apprendre à vivre, les parents jouent un rôle important comme modèles, comme guides, comme superviseurs de cet apprentissage. La façon dont ils s’acquittent de ce rôle de leader du développement de l’enfant, la façon dont ils gèrent l’autorité que leur confère leur rôle, influence beaucoup la couleur du milieu de vie offert à l’enfant. La présence de parents compétents joue pour beaucoup dans le succès de ce processus de socialisation.

Sensibilité et activité, deux grandes compétences parentales:

Parmi les compétences parentales les plus importantes, nous retrouvons la sensibilité à l’enfant. Par sensibilité on entend ici l’aptitude à répondre aux besoins de l’enfant, à être attentif à ses demandes, à être ouvert à ses projets. L’enfant qui se développe dans un monde à son écoute, un monde qui lui est sensible développe un sentiment de confiance de base, c’est-à-dire un sentiment de confiance à influencer ce qui lui arrive.

C’est le contraire de ce sentiment d’impuissance qui se développe chez la personne lorsque ses tentatives sont constamment vouées à l’échec. Un enfant qui parle mais qui ne reçoit pas de réponse apprend que cela n’est pas utile de parler. Un enfant qui pleure et à qui personne ne répond apprend à ne plus pleurer parce qu’il en vient à comprendre que pleurer ne donne rien.

L’implication active auprès de l’enfant ou de l’adolescent est une autre compétence parentale très importante. En effet, le rôle de modèle, de superviseur, de pilote développementale n’est pas compatible avec le laisser faire, la passivité, l’absence du parent. Pour exercer cette influence, pour actualiser les rôles et les liens d’attachement, le parent doit vivre proche de l’enfant, être impliqué activement dans son monde.

Une forte proportion des jeunes qui vivent des problèmes d’ajustement psychosocial ont comme toile de fond un manque d’implication ou de présence de leur parents auprès d’eux. Pour bien jouer le rôle de parent, il faut être proche de l’enfant, vivre des choses avec lui ou elle; les changements se font si vite dans la vie de l’enfant qu’il est très difficile pour le parent de se garder «à jour» sur sa réalité sans vivre proche d’elle ou de lui.

Les besoins des jeunes en regard de leurs parents:

Soutien, continuité et respect voilà trois grandes catégories de besoins qu’affichent les jeunes par rapport à leur famille et, par extension par rapport à la société élargie.

Le besoin de soutien des jeunes:

À certains moments dans l’histoire récente nous avons cru en l’idée que le soutien que la famille apporte à l’enfant pouvait être remplacé par d’autres formes de soutien social. Dans le domaine du placement d’enfants, par exemple, on est presqu’arrivé à croire qu’il serait possible de suppléer aux liens et aux rôles familiaux sans trop affecter le parcours des enfants placés. On sait maintenant que la famille est extrêmement difficile à remplacer et que les liens et les rôles familiaux sont très précieux pour l’enfant, même lorsque la cellule familiale éprouve des difficultés. Nous savons que le soutien dont ont besoin les enfants et les adolescents comprend la satisfaction des besoins de base comme la nourriture, le logement, la protection, l’éducation, mais nous savons aussi que les contextes où ces besoins de base trouvent leur réponse influencent le développement. Le soutien n’a pas le même sens s’il est fourni dans un contexte institutionnel que s’il se retrouve auprès des personnes les plus significatives pour le jeune: ses parents.

Le besoin de continuité des jeunes:

Le développement humain a ceci de paradoxal qu’il requiert de la continuité dans le changement. L’enfance et l’adolescence passent très vite et les parents manquent parfois de souffle pour suivre leur jeune dans son évolution. Pourtant, l’un des premier éléments de réussite de ce parcours rapide vers l’âge adulte c’est la continuité. Pour intégrer le nouveau, il faut pouvoir le greffer à l’acquis. À n’importe quel âge de la vie, qu’il s’agisse de l’enfance ou de la vieillesse, «le changement qui coupe la personne de ce qu’elle est, qui la déracine par rapport à son identité, qui lui enlève ses références fonctionnelles provoque un arrêt développemental parce qu’il la neutralise, la disqualifie en regard de ses tâches. Le développement ne va pas sans changement, mais il ne va pas non plus sans continuité, sans lien entre l’avant et l’après, sans le maintien d’un invariant qui préserve l’identité de l’organisme.» 

Dans le contexte des transitions que vit la famille, non pas seulement celles qui sont inscrites dans le cycle typique de la vie familiale (famille avec nouveau-né, famille avec enfant d’âge scolaire, famille avec adolescents, famille vivant le départ des aînés, etc.), mais aussi celles qu’amènent des événements comme la séparation des parents ou le placement d’un enfant suite à un signalement, la continuité des liens et les rôles familiaux est souvent menacée. Or la réussite de l’adaptation des membres à ces transitions repose sur la satisfaction du besoin de continuité. La protection des liens et des rôles familiaux devient alors un objectif de première importance dans l’intervention d’aide auprès des jeunes et de leur famille.

Les rites familiaux sont des gardiens utiles de cette proximité nécessaire,de cette cohésion entres les membres. En effet, dans notre monde où le «chacun pour soi» est trop souvent dominant, le sentiment d’appartenance à une famille est structurant et sécurisant pour les jeunes. Par «rites familiaux» on entend simplement des choses que l’on fait en famille, régulièrement et de façon prédictible. Les enfants ont grand besoin de pouvoir prédire ce qui va leur arriver, d’avoir le sentiment de contrôler ce qui s’en vient parce qu’il s’agit de choses connues. Très tôt les jeunes commencent à se souvenir, à nous dire «quand j’étais jeune…»; les événements familiaux, même anodins, sont des marqueurs significatifs d’une continuité, des points de repère dans leur histoire, des bouts de vie qui nourrissent le sentiments d’appartenance à la famille.

Le besoin d’être respecté

En tant que besoin, le respect revêt un caractère fondamental car il concerne les droits de la personne qu’est l’enfant. Être respecté dans son premier milieu de vie c’est être considéré comme une personne à part entière dont les besoins développementaux sont reconnus comme importants.

On a parfois l’impression que les adultes croient que le respect est une affaire de grandes personnes et qu’il ne concerne pas directement les jeunes puisqu’ils «ne sont que des enfants». En fait, très tôt dans la vie le sentiment d’être respecté ou pas contribue à l’élaboration de l’image de soi: la façon dont les autres nous traitent, le respect qu’ils nous témoignent, la valeur qu’ils nous donnent constituent les bases de l’opinion que l’on se fait de soi-même, surtout au cours de l’enfance et de l’adolescence. Respecter les jeunes c’est leur signifier qu’ils ont une place, leur faire comprendre que leurs projets, leurs options ont droit de cité. Respecter l’enfant c’est lui donner un droit de parole dans son projet de vie, lui permettre de participer aux événements qui le concernent.

Conclusion

De nos jours, les jeunes ont grand besoin de sentir qu’ils ont une vraie place dans le projet social qui nous réunit tous. La crise de valeurs des jeunes dont on parle aujourd’hui a peut-être comme premier fondement l’ambivalence que la société affiche à l’égard de la valeur accordée aux jeunes eux-mêmes dans l’ensemble du projet social.

. Osterrieth, P. (1970). Les milieux. In H. Gratiot-Alphandéry et R. Zazzo (édit.), Traité de psychologie de l’enfant, Vol. 1, Paris, Presses Universitaires de France, page 152.
 Cloutier, R. et coll. (1992). Changements familiaux et continuité : une approche théorique de l’ajustement aux transformations familiales. Québec: Centre de recherche sur les services communautaires, Université Laval.