Les chemins de Sœur Emmanuelle

À une question de Bernard Pivot qui lui demandait quelle était l’expression qu’elle préférait, Sœur Emmanuelle répondit «Yallah !», mot arabe signifiant « En marche ! ». À l’inverse, celui qu’elle détestait était « Stop » ! Voilà qui peut expliquer en partie le chemin de vie exceptionnel qui fut le sien…

Madeleine Cinquin, née le 16 novembre 1908 à Bruxelles et morte quasiment cent ans après, le 20 octobre 2008 à Callian dans le Var, témoigne non seulement d’une longévité peu commune mais surtout d’une richesse spirituelle qu’elle a ramenée de ses pérégrinations auprès des plus démunis comme auprès des supposés nantis…

Sa famille

Belge par sa mère et Française par son père, Madeleine partage ses jeunes années entre Paris, Londres et Bruxelles, comme si déjà elle était en marche, en quête, ce quelle a prouvé par la suite… Le fait qu’elle soit issue d’une famille aisée, ayant fait fortune dans la lingerie fine, n’est pas sans rappeler le contraste saisissant avec celle que l’on a nommée « la petite sœur des chiffonniers ». La petite Madeleine a à peine six ans, l’âge où un enfant, selon la psychanalyse, tente de sortir de la période œdipienne, lorsque son père se noie sous ses yeux sur la côte d’Ostende. Elle en gardera un très fort traumatisme et assurera plus tard que dans son inconscient, sa vocation religieuse s’est inscrite à ce moment-là.

Une démarche religieuse

Madeleine désire faire des études à l’Université Catholique de Louvain mais sa mère n’est pas d’accord. Sa fille semblant de plus en plus attirée par la religion, Madame Cinquin tente de l’en dissuader en lui faisant rencontrer une supérieure d’un couvent de Notre Dame de Sion à Londres. Peine perdue, c’est l’effet inverse qui se produit puisqu’elle rentre comme postulante le 6 mai 1929 – elle a 21 ans – dans la congrégation. Elle y poursuit des études philosophiques et religieuses qui lui permettent d’avoir accès au métier d’enseignante et prononce finalement ses vœux trois ans après, le 10 mai 1931.

Un destin de pèlerin
Alors qu’elle aurait pu enseigner en occident, Madeleine a la bougeotte. C’est en Turquie, à Istanbul, qu’elle est affectée dans une école pour jeunes filles d’un quartier pauvre de la ville. D’un caractère déjà bien trempé, c’est à cause ou grâce à une mésentente avec la Supérieure du Lycée que Sœur Emmanuelle est envoyée à Tunis.

Pendant cinq ans, de 1954 à 1959, elle s’occupe de l’éducation de filles de colons. Cette situation la fait sombrer dans une dépression dont sa hiérarchie se rend compte au bout de trois ans puisque celle-ci choisit de la faire revenir à Paris. Sœur Emmanuelle sort peu à peu de son mal-être et en profite pour décrocher une licence ès lettres à la Sorbonne. De 1964 à 1971, elle se retrouve en Égypte chargée d’enseigner la philosophie au collège de Sion à Alexandrie. Fidèle à l’enseignement des Évangiles, ce n’est pas pour les riches qu’elle se sent appelée.

Aussi, elle n’apprécie guère la situation et décide d’abandonner sa mission pour s’occuper des filles du quartier défavorisé de Bacos. Sœur Emmanuelle a 63 ans et pourrait légitimement profiter de sa retraite. Mais c’est sans compter sur cette pulsion de vie phénoménale due à une foi indéfectible en son destin de pèlerin des pauvres…

Un sentier spirituel

   

Paradoxalement, c’est au moment où le commun des mortels aspire à se reposer que la religieuse réalise ce qui a mûri dans son inconscient jusqu’ici: vivre au milieu des oubliés !

C’est au Caire, au sein de la communauté des zaballines vivant dans des bidonvilles, que Sœur Emmanuelle récupère les déchets. La métaphore est parlante puisqu’elle va faire de ceux que l’on pourrait considérer comme étant le rebut de l’humanité une communauté internationalement connue : Les chiffonniers du Caire.

Sœur Emmanuelle n’est d’aucun pays et de tous à la fois. Elle est vraiment citoyenne du monde. Preuve en est, le président Moubarak qui lui remet en 1991 la nationalité égyptienne en remerciement de son œuvre.

La transmission

La chiffonnière du Caire fait des émules et passe le relais à Sœur Sarah, qui l’avait déjà rejointe en 1976. De retour en France, elle poursuit son œuvre en écrivant. Des principes qui n’appartiennent qu’à elle sont mis en application. Ainsi lance-t-elle :

Éduquer un homme, c’est éduquer un individu, éduquer une femme, c’est éduquer un peuple, se faisant ainsi le chantre d’un féminisme de bon aloi. L’humour de Sœur Emmanuelle et son potentiel vital rassurent une population occidentale qui se sent mal dans sa peau malgré les biens matériels.

Le bonheur n’est pas de ce monde se traduit chez elle non pas dans une attente mortifère d’un paradis hypothétique, mais par le fait que le bonheur n’est pas dans l’avoir mais dans l’Être et surtout dans l’action. Son Yallah est devenu le cri de ralliement dessouffrants, qu’ils soient riches ou pauvres…

Elle s’est même rendu compte que la misère morale, voire psychologique, était équivalente, sinon pire, que la misère physique. De son fauteuil roulant, elle disait encore Yallah, insufflant une énergie d’un autre monde. Le 20 octobre 2008, elle est certainement partie rejoindre Celui à qui elle a confié son existence. Gageons que là où elle est, on lui confiera encore bien des tâches, ne serait-ce que celle de nous guider sur nos propres sentiers terrestres avec son merveilleux exemple pour tout bagage…

Paola Asso