L HISTOIRE DES LUNETTES

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1. Les débuts de l’optique :

Si les problèmes de vision furent évoqués dès l’antiquité par Aristote, dans le problemata, en particulier la myopie et la presbytie, l’invention des lunettes fut bien plus longue à venir. Elle est, par ailleurs, précédée par une foule d’anecdotes concernant l’utilisation empirique de lentilles, ou de verres grossissants – ainsi de l’exemple, rapporté par Pline, de Néron regardant les combats de gladiateurs à travers une émeraude, quoique l’on ignore s’il le faisait réellement pour mieux voir.

Viennent ensuite les premières études à proprement parler du pouvoir optique de certains éléments, études réalisées par Euclide et surtout le scientifique arabe Alhazen, à qui l’on attribue la première description du pouvoir grossissant des lentilles, dans son livre opticae thesaurus ; ces études sont alors purement théoriques, détachées de l’expérience – Alhazen ne parle pas, par exemple, d’une possible utilisation des lentilles pour faciliter la lecture. Roger Bacon reprit ses travaux et continua d’étudier la réfraction à travers le verre et le cristal de roche.

2. L’invention des lunettes :

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On ne sait pas précisément qui fut l’inventeur des lunettes. Alors que l’histoire d’avant l’invention des lunettes – celle du tâtonnement empirique et de la recherche uniquement théorique – est parsemée de dates et de noms prestigieux, la date de l’invention manque, au même titre que le nom de l’inventeur. On sait seulement que les lunettes sont apparues en Italie, à la fin du treizième Siècle, d’après ce que rapportent, comme par accident, certains ouvrages, tel le traité de conduite de la famille de Sandro di Popozo, écrit en 1299 :

 Je suis si altéré par l’âge que sans ces lentilles appelées lunettes, je ne serais plus capable de lire ou d’écrire. Elles ont été inventées récemment pour le bénéfice des pauvres gens âgés dont la vue est devenue mauvaise. Il ne s’est pratiquement trouvé aucun philosophe ou homme de science qui se soit interessé au sens de la vue et de l’optique pour mentionner, souvent par dérision ces petites lunettes, encore appelées lentilles : ni Marsile Ficin, ni Léonard de Vinci ne leur accordent d’importance.

3. La diffusion des lunettes: 
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Les lunettes se sont secrètement insinuées dans le monde, avec la plus extrême discrétion, en y entrant par la porte la moins exposée, celle de l’existence de ces pauvres gens âgés auxquels on ne prête pas attention et qui seront bientôt rejoints, mais sans même que l’on s’en aperçoive, par une bonne partie du reste du monde. La diffusion des lunettes, autant que leur invention, est à l’image de cette insinuation timide, mesurée, dans nos existences – on connaît, ainsi, l’exemple d’un italien, Allesandro Spina, qui avait fabriqué des lunettes après qu’un inconnu lui en avait appris le procédé, qui les distribuait autour de lui et diffusait son savoir à tous ceux qui s’y intéressaient. 

4. L’évolution des lunettes :

Toujours est-il que, des rapports chirurgicaux de Bernard Gordon, en 1305, où  » un collyre  » est préconisé « en remplacement des lunettes », à la balade de Charles d’Orléans, au quinzième Siècle, où le poète confie qu’il utilise des lunettes qui  » grossissent les lettres « , en passant par les toiles de Van Eyk, dont le chanoine van der Paele tient une paire de lunettes serrées contre son cœur, les lunettes prennent rapidement du galon et entrent dans le monde. Au quinzième siècle, les verres concaves, correcteurs de myopie apparaissent, s’ajoutant aux verres biconvexes – on ne savait, jusqu’alors, corriger que la presbytie.

Johannes Kepler vint ensuite marquer de son nom l’histoire des lunettes, en devenant le véritable fondateur de la dioptrique actuelle ; vers 1728, on vit apparaître les montures, et l’on imagina, à la fin du dix-huitième siècle, de les faire tenir derrière les oreilles : les lunettes, et les porteurs de lunettes, avaient acquis une figure propre et immédiatement identifiable.

Enfin, Thomas Young décrivit le problème de l’astigmatisme en 1807, et l’on inventa dans le courant du siècle les lunettes capables de le corriger. Quant à l’invention des verres à double foyer, on l’attribue à Benjamin Franklin, mais sans certitude. Ce n’est que très récemment que l’on introduisit les verres progressifs, dernière étape en date de l’histoire des lunettes.

4. Le symbolisme des lunettes :

Voyez-vous, j’ai cette théorie sur les hommes à lunettes… ( Certains l’aiment chaud, Billy Wilder)

La charmante Sugar, interprétée par Marylin Monroe énoncera aussitôt une théorie qui, pour avoir été échafaudée avec la plus grande naïveté, n’en illustre pas moins bien le rapport qu’entretiennent avec les lunettes (et avec ceux qui les portent), tous ceux qui n’en portent pas… Les hommes à lunettes, dit Sugar, ont cet air sensible et fragile qui donne envie de les protéger ; on les reconnaît à cette attitude gauche et rêveuse… que Sugar attribue à la fatigue causée par les  » longues lectures quotidiennes des cordons de la bourse  » !… Si les hommes à lunettes sont aussi attirants, ce n’est donc pas uniquement qu’ils sont fragiles ; c’est aussi parce qu’ils sont sérieux, suffisamment pour conquérir le monde des affaires, monde qui leur aura assuré une fortune conséquente, monde peuplé d’hommes à lunettes qui auraient tous assez de sensibilité pour demander humblement pardon au confrère à lunettes bousculé dans un couloir de Wall Street, et assez de sérieux pour réussir un coup de maître le lendemain, en lui rachetant toutes ses actions pour une bouchée de pain.

Les lunettes, parce qu’elles ont été tout d’abord réservées aux personnes âgées (on pense à l’autoportrait d’un Chardin touchant de discrétion et de pudeur, coiffé d’une serviette nouée et arborant de petits lorgnons, posés sur le bout du nez), et du fait de l’entretien délicat qu’elles exigent, de leur propre fragilité, sont donc par excellence le symbole de cette fragilité… Et celle-ci s’accompagne nécessairement d’une dignité qui est devenue, avec l’évolution du monde, synonyme de sérieux, de sens des affaires, de compétence. Rappelez-vous le camarade de classe qui, parce qu’il portait des lunettes, avait la chance, en même temps qu’il en portait le déshonneur, d’échapper aux bagarres de la cour de récréation… On ne pouvait s’empêcher de l’admirer quand, pénétré, il nettoyait ses lunettes à l’aide d’un chiffon spécial, imbibé d’un produit spécial : si ses lunettes en faisaient parfois un exclu des jeux d’enfants, elles le précipitaient, pendant ces quelques instants, dans ce monde étrange et attractif qu’était le monde adulte. Ses lunettes n’étaient, déjà, « pas un jouet », et il prenait plaisir à le rappeler aux autres enfants…

… ce qui, bien évidemment, entourait tout porteur de lunettes d’un certain mystère, et gratifiait l’objet d’une nouvelle connotation symbolique, celle d’une subversion cachée et, surtout, latente. Superman, à ce titre, peut se targuer d’être le héros favori de tous les enfants à lunettes, car celles qu’il porte, lorsqu’il revêt l’identité fallacieuse du timide Clark Kent, lui permettent de berner le reste du monde. A ce titre, si les lunettes restent confinées, d’un point de vue concret, au monde de la fragilité (Clark devient Superman justement au moment où il retire ses lunettes), elles s’en échappent par le biais de cette abstraction qu’est le rêve, le champ du possible : les lunettes, parce qu’elles cachent une partie du visage ainsi qu’un loup de carnaval, parce qu’elles appartiennent de façon trop évidente au monde de la fragilité, sont le mieux placées pour suggérer que peut-être, qui sait ? elles ne sont justement pas ce qu’elles semblent être, que leur apparence ridicule est le meilleur moyen d’abuser tous ceux qui, s’ils croient avoir une excellente vue, ne savent pas se servir de leurs yeux.

Cette connotation symbolique d’une subversion latente ne se restreint pas à l’imaginaire enchanteur de l’enfance ; elle gagne tout aussi bien la sphère politique, et l’histoire en connaît un triste exemple, en celui d’une Chine communiste qui, par peur de la subversion, traqua tous les intellectuels, qu’elle confondit rapidement avec « tout homme portant des lunettes ». Les porteurs de lunettes étaient donc pourchassés parce qu’on les assimilait aux intellectuels, individus nécessairement subversifs ; mais la réciproque est également plausible : les intellectuels, assimilés aux porteurs de lunettes, étaient pourchassés parce que ces lunettes masquaient une partie de leur visage, et par conséquent de leurs pensées, parce qu’elles les faisaient jouir d’une mise à distance que le régime savait fatale pour lui.

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