2- Le Tribunal des Eaux de Valence

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Christine VIRBEL, journaliste 

L’irrigation est contrôlée de près en Espagne et les abus sont régulièrement sanctionnés par des amendes dont le Ministère de l’Environnement se fait parfois l’écho. A Valence, toutefois, un Tribunal un peu particulier gère à sa façon les conflits d’une communauté d’agriculteurs-irriguants, dans un grand respect des traditions et sans contestation de la part des contrevenants aux règles de bonne irrigation.
Tribunal de l'eau de Valence, Espagne

Le Tribunal de l’eau de Valence, au pied de la cathédrale.Photo TAV
En ce jour de l’an de grâce 1005, Pablo A. presse le pas. Il est presque midi et le Tribunal des Eaux de Valence va se réunir comme tous les jeudis devant la Porte des Apôtres sur le côté de la cathédrale. Pablo fait partie des huit juges du Tribunal. Un jour, peut-être, il sera élu par ses paires pour en être le Président. Mais pour le moment, il doit s’activer. Fernando B. a été pris en flagrant délit d’irrigation alors que personne n’y était autorisé en raison de l’assèchement du Turia. Fernando sera puni, mais Pablo sait qu’il ne contestera pas la décision car elle est juste et la vie dans les champs reprendra son cours dès que la sécheresse sera passée…

An 2007. Juan Z. gare rapidement sa voiture au parking de la cathédrale. Dans un quart d’heure s’ouvrira la séance du Tribunal des Eaux. En tant que juge, membre des agriculteurs, il sait qu’il devra juger le manquement aux règles d’irrigation de son lointain cousin Francisco mais il sait que celui-ci ne lui en voudra pas car le Tribunal est juste et ses décisions incontestées. En sortant sur le parvis, Juan enfile la longue chemise des maraîchers du Turia que les premiers juges portaient déjà il y a plus de mille ans…

Le Tribunal des Eaux de Valence a été créé pour régler les conflits portant sur l’utilisation de l’eau transportée du Turia, la rivière passant au Nord-Ouest de Valence, au travers de canaux datant de l’époque romaine jusque vers les champs de fruits et de légumes. Sa création remonte au moins à l’époque de la présence arabe en Espagne dès 960 sous le règne d’Abderraman III. Mais il est possible qu’il ait été mis en place à l’époque romaine.


Le Tribunal se compose de huit juges, agriculteurs propriétaires portant la longue chemise foncée des maraîchers de la région. Le Président est l’un d’eux, élus démocratiquement par ses paires pour deux ans. Le Tribunal juge les collègues contrevenants qui n’ont pas respecté les ordonnances des communautés d’agriculteurs se distribuant l’eau des 9 réseaux d’irrigation de la zone. La règle est pourtant simple : l’eau est liée à la terre et distribuée en fonction de son abondance et de façon proportionnelle à la taille du terrain cultivé. (La mise en exploitation d’un nouveau champ étant soumise à condition auprès des agriculteurs). Cette règle a toujours été respectée et s’est révélée particulièrement juste lorsque le Turia n’était pas régulé et connaissait des périodes de sécheresse. Actuellement, ce sont des milliers d’hectares de champs qui sont irrigués. Mais la règle reste la même.

La procédure est la suivante : le contrevenant reçoit la visite du garde du réseau et est convoqué pour le jeudi suivant devant le Tribunal. Le jeudi suivant, les faits sont exposés dehors, sur le côté de la cathédrale. Cette pratique à l’extérieur est apparue à la suite de la reconquête chrétienne et de la transformation de la mosquée en une cathédrale dans laquelle les agriculteurs de confession musulmane ne pouvaient ou ne voulaient plus entrer.
L’accusé peut se défendre et citer des témoins. Tout se fait oralement.
Si l’affaire est simple, le jugement est émis après délibération. Si une visite sur place est obligatoire pour mesurer l’ampleur du problème, le jugement est reporté au jeudi suivant. Les juges du tribunal ne traitent que les affaires concernant les communautés d’agriculteurs dont ils ne font pas partie. Si un membre de sa communauté est jugé, le juge concerné ne participe pas au jugement mais reprend sa place pour le jugement suivant. Quand le Président du Tribunal ne peut pas juger un agriculteur de son réseau, c’est le vice-président qui prend sa place. La résolution du Tribunal est sans appel et les dédommagements sont établis sur les critères des ordonnances des communautés.

Les juges ne sont pas rémunérés et l’agriculteur reconnu coupable doit payer les frais du garde du réseau en plus de l’amende et des éventuels coûts de réparation si l’infraction a occasionné des dégâts. Malgré son aspect folklorique (les  » procès  » sont rendus en valencien), le Tribunal possède un réel pouvoir. Il a d’ailleurs été reconnu par les rois espagnols depuis sa création, y compris les actuels monarques, et a vu sa légitimité confirmée dans la Constitution de 1978 et dans le statut d’autonomie de la Communauté Autonome de Valence. Ce modèle de Tribunal a été implanté dans d’autres communautés d’agriculteurs et exporté en Amérique du Sud. Enfin, l’UNESCO reconnaît son efficacité et a même proposé que la ville de Valence soit le siège d’un centre international pour la prévention et la gestion des conflits liés à l’eau.